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Théâtre Lucernaire : Les Voyageurs du crime

      Les Voyageurs du crime de Julien Lefebvre se présentent comme une élégante comédie policière qui ménage plusieurs surprises tant dans le choix des personnages qu’à travers une action scénique pétillante : elle a été mise en scène par Jean-Laurent Silvi au Théâtre Lucernaire (>).

Les Voyageurs du crime      La comédie policière dans la veine des polars tels qu’on les connaît des livres ou du cinéma est un genre dramatique qui se fait rare sur scène, sans doute à cause de son caractère trop codé. Le jeu scénique représente un certain nombre de contraintes auxquelles une narration littéraire et le film ne sont pas confrontés de la même manière et qu’ils peuvent résoudre avec souplesse : il s’agit en particulier des déplacements et des rencontres nécessités par une enquête à mener sans changements de décors pesant sur la fluidité de l’action.

      L’idée ingénieuse qu’a eue Julien Lefebvre était de situer l’intrigue de sa pièce dans un train expédié de Turquie pour ne pas pouvoir s’arrêter en Bulgarie à cause d’une guerre civile en ébullition. Et ce n’est pas n’importe quel train, c’est l’Orient Express qui assure en 1908 une liaison ferroviaire entre Paris, Vienne et Istanbul. Dans celui de Julien Lefebvre se retrouvent en outre plusieurs écrivains connus rentrant en Angleterre : Arthur Conan Doyle, créateur de Sherlock Holmes, et le dramaturge George Bernard Shaw, mais aussi le père de Dracula Bram Stocker ou l’actrice américaine Miss Cartmoor. De telles circonstances romanesques ont ainsi de quoi nourrir une intrigue policière riche en rebondissements et en propos mordants pour tenir le spectateur en haleine.

Les Voyageurs du crime
Les Voyageurs du crime, Théâtre Lucernaire, 2021 © Stéphane Audran

      La scène représente un coupé salon dans l’Orient Express aménagé avec élégance en suggérant avec une touche réaliste le côté cossu de ce train réputé pour son luxe. Un canapé trois places installé côté cour face à la salle, un tabouret, une petite table en bois, puis un canapé deux places, un grand tapis déroulé sur le devant de la scène, sur un sol en bois éclatant, tout cet ensemble relevé par des tissus rouges dégage un certain faste d’antan. Une large fenêtre, garnie de rideaux également rouges, et munie d’un écran, permet de projeter des paysages variés pour introduire dans le déroulement de l’action une temporalité extrascénique qui contraste avec l’écoulement du temps dramatique pour produire un effet d’accélération attendu dans une comédie policière. Un couloir côté jardin et deux portes raccordent le coupé salon au reste du train en ménageant une entrée mystérieuse sur le lieu du crime situé dans le compartiment attenant. D’autres éléments réalistes complètent cette scénographie haute en couleurs pour lui donner un aspect pittoresque. Les costumes d’époque confectionnés avec goût, à leur tour, transportent les spectateurs dans l’univers rêvé de l’Orient Express. La multiplication de ces éléments réalistes déjoue amplement le caractère romanesque de l’action, ses rencontres improbables comme ses péripéties en cascade, pour nous plonger avec efficacité dans la fiction. C’est très réussi : on se laisse rapidement entraîner par cette fiction éblouissante en faisant abstraction de ses invraisemblances fascinantes.

      Après une entrée fracassante de G. B. Shaw, contrarié par un problème d’installation dans le train, mais aussi par sa rencontre surprenante avec Arthur Conan Doyle qu’il attribue aux manigances cocasses de Bram Stocker, le déroulement de l’action suit un rythme impétueux, sans aucun temps mort, et ce, dès lors qu’une certaine Agathe alarme tous les passagers en leur annonçant la disparition troublante de sa mère malade, Mme Miller, restée seule dans son coupé pour se reposer. Si G. B. Shaw, fin dramaturge anglais, se hasarde à dénoncer, non sans invraisemblance, au regard des pratiques matrimoniales d’époque, un coup monté par Agathe, le meurtre de Lucas poignardé dans des conditions qu’il va falloir éclairer pour démasquer le meurtrier met le feu aux poudres et relance opportunément l’action pour stimuler une ambiance inquiétante et mystérieuse qui règne dans ce dernier train parti de Turquie.

Les Voyageurs du crime
Les Voyageurs du crime, Théâtre Lucernaire, 2021 © Stéphane Audran

      Si la première scène se démarque des autres par sa longueur, elle ne manque pas de sel, d’élan et de force : elle intrigue d’emblée les spectateurs à travers des rencontres curieuses, des entrées frappantes de personnages truculents et des incidents déconcertants qui s’enchaînent les uns après les autres à une vitesse fulgurante. Ceux-ci sont dans le même temps régulièrement ponctués par de brèves bandes sonores, très efficaces tant pour soutenir le rythme foudroyant de l’action que pour renforcer son caractère énigmatique. Les scènes qui suivent sont sensiblement plus courtes, se succèdent ainsi rapidement pour maintenir le rythme donné au début. Ce parti pris dramaturgique, fondé sur une subtile variation scénique mêlée aux rebondissements de l’intrigue, est amplement payant : l’action s’écoule pour ne s’arrêter qu’au moment où le créateur de Sherlock Homes arrive à identifier le meurtrier, mais aussi à démasquer des filouteries et des secrets d’autres personnages.

      Les comédiens, tous admirables dans les rôles qu’ils défendent avec bravoure, créent des personnages différents les uns des autres dans leur posture comme dans leur caractère. Chaque comédien imprime au sien un maintien typique qui l’individualise sur le plateau en plus du costume, et ça fonctionne très bien sans que l’action s’analyse dans une analyse psychologique pesante. Entre autres, Ludovic Laroche s’impose comme un charismatique Arthur Conan Doyle qui se positionne comme la figure centrale de l’histoire. Nicolas Saint-Goerges, quant à lui, s’empare du dramaturge G. B. Show en en faisant un personnage impulsif qui relève plusieurs scènes par des accès de colère et par des propos incisifs placés avec un grand sens de la repartie. D’autres comédiens (on ne donnera pas leur nom pour ne pas briser le suspens) sont amenés à nuancer leur jeu pour distinguer la double identité de leur personnage, ce qu’ils parviennent à faire avec souplesse sans en rien laisser paraître aux spectateurs. Ils se complètent tous avec aisance pour porter l’action, sans hésiter, du début à la fin.

      Les Voyageurs du crime de Julien Lefebvre enchantent ainsi les spectateurs du théâtre Lucernaire à travers une intrigue policière rondement pensée selon les besoins de la scène. La scénographie élégante de la mise en scène de Jean-Laurent Silvi et le jeu parfaitement synchronisé des comédiens relèvent pleinement le défi : c’est entraînant, épatant, adroit, le suspens est maintenu jusqu’au dernier moment.


Pour réserver vos places sur le site des Théâtres et Producteurs Associés, suivre ce lien.

Théâtre Lucernaire : Chaplin, 1939

      Chaplin, 1939 est une nouvelle pièce de Cliff Paillé, actuellement jouée au Théâtre Lucernaire (>) dans une mise en scène de l’auteur. On retrouve, dans le rôle-titre, le talentueux Romain Arnaud-Kneisky qui a incarné le peintre Émile Bernard dans Madame van Gogh de Cliff Paillé également.

      Chaplin, 1939 est ainsi la deuxième pièce dans laquelle Cliff Paillé fait revivre un personnage réel : après Van Gogh évoqué à travers une enquête menée par la femme du peintre, il met cette fois-ci en scène le célèbre créateur du personnage burlesque de Charlot. Selon ses propres mots recueillis lors d’un bref échange suivant la seconde représentation donnée au Lucernaire, Cliff Paillé choisit ses personnages « par passion ». Et il est vrai que leur histoire intime suscite un vif intérêt parce que leur vie personnelle n’est le plus souvent connue qu’à travers des anecdotes quelques peu réductrices. Porter sur scène un personnage historique n’est toutefois pas une entreprise aisée dans la mesure où elle construit une nouvelle image tout en déconstruisant des clichés qui circulent à son égard. Au théâtre, elle est d’autant plus délicate qu’elle relève d’une double interprétation, celle qui intervient d’abord au cours de l’écriture du texte proprement dit et qui se poursuit après lors de sa création scénique avec les comédiens. Si l’écriture du texte s’appuie avec évidence sur des recherches et des documents historiques, elle repose nécessairement sur des choix faits en raison de l’impossibilité d’embrasser la totalité d’une vie, mais aussi en raison des zones d’ombre qui persistent toujours et qui intriguent le plus souvent tant l’auteur que les spectateurs. Le passage à la scène est ensuite conditionné par des choix dramaturgiques et esthétiques faits selon l’intention du metteur scène et en fonction des capacités des comédiens. Le spectacle qui nous parvient est en fin de compte le fruit d’une double démarche herméneutique pleinement révélatrice de notre curiosité comme de notre rapport à l’histoire.

      Dans le cas de Chaplin, 1939, Cliff Paillé s’intéresse de plus près à la décision surprenante de Charlie Chaplin de se payer la tête de Hitler et de tourner le film connu aujourd’hui sous le nom du Dictateur (1940), où le créateur de Charlot se moque à cœur joie de Führer allemand en même temps que de Mussolini. Dans un texte puissant, empreint de discours polémiques sur le pouvoir et sur l’art, l’auteur-metteur en scène dresse un portrait contrasté d’un Charlie Chaplin en proie à des hésitations suscitées aussi bien par l’inquiétude de ses proches que par ses propres doutes. L’action est structurée en trois temps forts qui aboutissent, dans la dernière séquence, à une introspection bouleversante présentée sous forme de monologue. L’arrivée de Sidney, frère de Charlie, pose le cadre en contextualisant, sur le plan idéologique, les conditions dans lesquelles celui-ci compte se lancer dans un projet explosif qui peut avoir raison de sa carrière de cinéaste : il en émerge ainsi un débat virulent entre les deux frères, amplement révélateur des enjeux politiques et esthétiques du nouveau projet de film. Charlie se retrouve par la suite face à sa copine Paulette qui a joué dans son précédent film et qu’il néglige désormais à cause d’un travail acharné mené sur le Dictateur. Ce deuxième temps met l’accent sur les contradictions du personnage révélées à travers des reproches formulés par Paulette. Celle-ci, dans un accès de colère, accuse en effet Charlie de tyrannie en allant jusqu’à dénoncer la création de Charlot comme un double protecteur susceptible d’évacuer ses peurs. Ce faisant, elle lui indique brutalement des similitudes troublantes qu’elle croit percevoir entre le cinéaste-comédien et Hitler. C’est ainsi que, dans un troisième temps, Charlie se laisse aller à un récit de vie émouvant pour (faire) comprendre ce qui l’a conduit à créer Charlot et ce qui le pousse désormais à signer son arrêt de mort dans le nouveau film.

« De la souffrance, la misère, la peur, le sentiment de rejet, peuvent naître des montagnes de détermination. On appelle cela la résilience. Chez Chaplin, comme chez Hitler, cette force née des affres de la jeunesse existe. De là l’idée de sonder davantage leurs points communs, oser comparer le génie du rire à celui du mal, et découvrir que travailler sur l’un aura révolutionné la vie de l’autre. »
Cliff Paillé, DP de Chaplin, 1939, Note d’intention.
 

      L’action imaginée par Cliff Paillé se présente ainsi comme une plongée fantasmée dans le for intérieur de Chaplin pour mettre en évidence les tensions les plus intimes censées avoir sous-tendu la création audacieuse du Dictateur. Dans ces conditions, Chaplin, 1939 n’est pas un simple épisode épique tiré de la vie de Charlie Chaplin et raconté comme tel de façon linéaire. La pièce est essentiellement théâtrale, constituée de trois séquences dramatiques (trois scènes-actes) qui condensent dans une action amplement dramatique trois temps forts précédemment évoqués pour dresser le portrait de Charlie Chaplin sur le plan humain et ce, à un moment charnière de sa carrière. Ce faisant, Cliff Paillé confronte ce personnage historique à des questions existentielles en résonance avec notre époque et avec notre propre sensibilité tout en renouvelant son image, trop souvent associée au burlesque Charlot, dans une mise en scène à la fois élégante et touchante.

Chaplin, 1939, Lucernaire 2021
Chaplin, 1939, mise de Cliff Paillé, Théâtre Lucernaire, 2021.

      La scène représente un salon imaginaire de Charlie Chaplin. Une machine à écrire placée sur une table en bois noir se trouve installée sur le devant de la scène côté jardin. Derrière, tout au fond, se dressent deux parois blanches qui servent à quelques projections faites au cours de la représentation. À l’autre bout, un fauteuil en cuir noir est flanqué d’un vidéoprojecteur historique qui n’émettra de la lumière que de manière symbolique lorsque Charlie voudra montrer à son frère Sidney la gestuelle et le maintien apprêtés de Hitler. Quelques accessoires épars complètent enfin l’espace scénique constitué sans prétendre à une reconstitution fidèle des lieux historiques. De même, les costumes des personnages ne répondent que symboliquement à l’idée générale que l’on se fait de la mode à la période évoquée sans que leur confection soit poussée à une fidélité historique absolue. Charlie est par exemple habillé d’un pantalon noir, assez large, d’une chemise blanche, les manches retroussées, et d’un gilet noir mis par-dessus. Sans porter la petite moustache artificielle qui appartient en réalité au personnage de Charlot, Charlie se trouve ainsi chez lui dans un cadre intime et protecteur qui le dispense de toute représentation sociale. L’aspect assez sombre de la scène accentue enfin l’impression d’une plongée faite dans la vie mouvementée de Chaplin : les décors et les comédiens semblent par moments se détacher du fond noir de l’espace scénique, comme s’ils revenaient à notre esprit sous forme d’une puissante réminiscence. Cette impression bat son plein à plusieurs reprises, dès lors qu’on se trouve absorbé par l’action déroulée à tel point qu’on finit par oublier qu’on est au théâtre.

      Toute l’action porte sur la performance de Romain Arnaud-Kneisky présent sur scène du début à la fin. Il montre toutes les facettes de son personnage réputé colérique et manipulateur. Le comédien restitue avec bravoure son caractère dans une dynamique infernale qui semble inépuisable au regard de sa force d’aller jusqu’au plus profond point névralgique de Charlie Chaplin. Il passe avec aisance d’une angoisse (feinte) devant Sydney à une assurance imperturbable qui laisse entrevoir la détermination étayée par des convictions politiques fermes. Le spectateur perçoit en même temps l’enthousiasme de l’artiste doué d’une énergie débordante. Romain Arnaud-Kneisky dresse ainsi le portrait d’un Charlie dominant et sûr de lui-même face aux autres tout en laissant adroitement entrevoir sa fragilité toute humaine explicitée dans le monologue final. Charlie de Romain Arnaud-Kneisky ne manque pas non plus de sens de la repartie et même d’humour lorsqu’il se retrouve avec Paulette frustrée par sa volonté de la fuir. Le comédien parvient à le rendre intéressant et touchant malgré un côté un peu sombre révélé à travers des actes égoïstes ou des propos méprisants. Dans cette création remarquable, dépourvue d’innocence, Romain Arnaud-Kneisky est parfaitement secondé par deux comédiens qui paraissent sur scène de façon épisodique : Alexandre Cattez dans le rôle de Sidney Chaplin et Swan Starosta dans celui de Paulette Goddard.

      La création de Chaplin, 1939, donnée au Théâtre Lucernaire, est un véritable coup de cœur de cette nouvelle saison théâtrale : on en sort enchanté autant par une écriture vibrante de Cliff Paillé que par une interprétation scénique tout à fait convaincante. Les spectateurs vraiment enthousiastes peuvent en plus rentrer en se procurant le texte à la petite librairie située dans les locaux.

Chaplin, 1939, mise en scène de Cliff Paillé, 2021.