La Cerisaie

      La toute dernière pièce de Tchekhov rédigée à l’instigation de sa femme Olga Knipper et de Némirovitch Dantchenko, directeur du Théâtre d’Art, La Cerisaie raconte l’histoire d’une famille de propriétaires terriens contraints de laisser vendre aux enchères, pour dettes accumulées, la propriété qu’ils possèdent depuis des générations. Elle fut créé, avec un grand succès, au Théâtre d’Art de Moscou le 17 janvier 1904 dans une mise en scène dite naturaliste.

Tchekhov à Stanislavski : « Je ne me sentais pas bien, à présent j’ai ressuscité, ma santé s’améliore, et si je ne travaille pas encore à l’heure actuelle comme je le devrais, c’est la faute au froid (il fait 11 degrés dans mon bureau), à la solitude et à la paresse, laquelle est née en 1859, c’est-à-dire un an avant moi. Néanmoins, je compte me mettre à la pièce après le 20 février, et l’avoir finie pour le 20 mars. Dans ma tête, elle est déjà toute prête. Elle s’appelle La Cerisaie, en quatre actes, au premier acte, on voit des cerisiers en fleur par la fenêtre, un jardin entièrement blanc. Et des dames en robe blanche. Bref, Vichnevski va beaucoup rire – et, bien sûr, sans savoir pourquoi. Il neige… » (Lettre du 5 février 1903)

Selon Stanislavski, le charme de La Cerisaie est fait « d’un parfum insaisissable, enfoui profondément dans le cœur de l’œuvre. Pour le sentir, il faut en quelque sorte faire éclore le bouton de fleur, lui faire déplier ses pétales, mais sans le forcer, sans le brusquer, sinon la fleur fragile se froisse et se fane » (Ma vie dans l’art).

      Dans La Cerisaie, Tchekhov met magistralement en scène l’impuissance de toute une génération russe attachée avec nostalgie aux valeurs d’un monde révolu, impuissance ancestrale qui entraîne sa ruine. La Cerisaie et sa mention dans l’Encyclopédie selon les mots de Gaev, de même que plus prosaïquement l’armoire centenaire installée dans la chambre d’enfant du premier acte, représentent symboliquement l’immobilisme de toute cette partie de la société endormie sur ses prérogatives perdues. Lioubov Andréevna qui concentre les regards de tous les personnages est la figure la plus emblématique de cet attachement stérile aux valeurs anciennes. Les propos tenus, les gestes accomplis et sa façon d’être montrent en effet qu’elle ignore complètement l’évolution qui a changé les conditions socio-économiques de la campagne russe à laquelle elle revient après un séjour de cinq ans passé en France. Comme la noblesse d’autrefois, elle gaspille l’argent sans en gagner et s’occupe presque exclusivement de sa vie sentimentale. Seul Lopakhine, issu du milieu paysan, semble avoir compris les changements qui se sont produits : il met en pratique les discours sur la nécessité de travailler prononcés dans les pièces précédentes et parvient ainsi à s’enrichir rapidement, ce qui lui permet d’acquérir in extremis la Cerisaie pour la faire abattre et transformer en terrains réservés aux estivants. Cette liquidation douloureuse oblige enfin les personnages à sortir de leur marasme existentiel et à commencer une nouvelle vie : tout le quatrième acte plonge l’ambiance dans l’entre-deux des adieux émouvants, pour les uns, et des attentes enthousiastes d’un nouveau départ, pour les autres. Dans La Cerisaie de Tchekhov, un monde ancien se meurt donc pour qu’un nouvel puisse renaître de ses cendres.

Quelques mises en scène qui ont fait date…

  • 1954 — Jean-Louis Barrault, Théâtre Marigny
  • 1981 — Peter Brook, Théâtre des Bouffes du Nord (pour écouter Peter Brook évoquer sa mise en scène, suivre  ce lien).
  • 1989 — Peter Stein, Schaubühne (Berlin)
  • 1992 — Stéphane Braunschweig, Théâtre de Gennevilliers (>)
  • 1998 — Alain Françon, Comédie-Française (>)
  • 2004 — Georges Lavaudant, Odéon-Théâtre de l’Europe (>)
  • 2009 — Alain Françon, Théâtre de la Colline (>) (pour visualiser la présentation de la mise en scène, suivre ce lien).
La Cerisaie de Tchekhov, mise en de Stanislavski, 1904.
La Cerisaie, acte III, mise en scène par Stanislavski, Théâtre d’Art de Moscou, 1904.

      La Cerisaie aborde d’emblée le rapport au passé. Les personnages ne parviennent pas à s’en détacher et à se construire dans un monde nouveau en pleine évolution. A la notable exception de Lopakhine, ils restent tous comme endormis dans l’illusion d’une existence active, alors qu’ils vivent dans un temps suspendu sans arriver à donner du sens à leur vie désœuvrée. Pétia Trofimov, surnommé “l’éternel étudiant”, est parfaitement conscient de cet immobilisme social qu’il dénonce dans plusieurs tirades. Dans celle qui suit, il réagit aux propos d’Ania étonnée de ne plus aimer la Cerisaie comme auparavant.

TROFIMOV, à Ania. — Songez-y, Ania : votre grand-père, votre arrière-grand-père et tous vos ancêtres avaient des serfs, ils disposaient des âmes vivantes. N’entendez-vous donc pas derrière chaque cerisier, derrière chaque feuille, derrière chaque tronc des êtres vivants qui vous regardent, n’entendez-vous vraiment pas leur voix… Disposer d’âmes vivantes, cela vous a tous dénaturés, vous tous qui viviez ici autrefois et qui vivez ici maintenant, de sorte que votre mère, vous-même, votre oncle, vous ne vous rendez pas compte que vous vivez à crédit, de l’argent des autres, aux dépens de ceux à qui vous ne permettez pas de franchir plus que le seuil de votre vestibule… Nous avons un retard d’au moins deux cents ans, nous n’avons encore absolument rien, nous sommes incapables de nous situer par rapport à notre passé, nous ne savons que philosopher, nous nous plaignons de l’ennui ou nous buvons de la vodka. Il est pourtant clair que pour commencer une vie au présent, nous devrons d’abord expier notre passé, en finir avec lui, et nous ne pouvons l’expier que par la souffrance, par un travail extraordinaire, ininterrompu. Comprenez donc cela, Ania.

      Trofimov analyse ici avec perspicacité la relation ancestrale au passé dont le poids empêche les membres de la famille de Lioubov Andreevna de se penser et de vivre dans le moment présent. C’est qu’une trop longue tradition les tient prisonniers dans la reproduction infructueuse des mêmes gestes et attitudes, alors que les conditions socio-économiques ont considérablement évolué, à commencer par l’abolition du servage plusieurs fois mentionnée par Firs et par la libération consécutive des milliers de “moujiks”, certes peu instruits et peu cultivés, mais capables de mobiliser leurs capacités et de dépasser activement l’ancien ordre social inopérant pour le progrès. Dans La Cerisaie, Tchekhov saisit précisément ce moment historique où les personnages déstabilisés par les changements entraînés se trouvent coincés entre une longue tradition et un pesant envol vers le progrès. Tout au long de l’action, ils font exactement ce que dit Trofimov : ils parlent de tout et de rien, ils s’ennuient en s’en plaignant, certains boivent de la vodka, ils font en général du surplace en attendant une impulsion propice au changement, incapables de prendre eux-mêmes une décision ferme. Par rapport aux Trois Sœurs qui ne partiront jamais à Moscou, la vente de La Cerisaie les oblige cependant à sortir de cette léthargie confortable au prix d’une certaine souffrance, comme le remarque Trofimov. La perte de la Cerisaie peut ainsi paraître volontaire parce que libératrice, d’où sans doute la négligence tant reprochée par Lopakhine à Lioubov Andreevna et à son frère Gaev qui ignorent complètement ses mises en garde contre la vente aux enchères. Si Lioubov s’enfuit à Paris pour continuer la même vie qu’avant grâce à l’argent de la tante de Jaroslav, les autres vont devoir travailler pour avoir de quoi vivre. La tirade de Trofimov, prononcée à la fin du second acte, représente donc, en quelque sorte, le bilan de la situation générale et annonce l’action à venir : faire le deuil de la cerisaie pour s’affranchir du passé et en même temps, se lancer dans une vie active pour vivre en phase avec le présent. L’action de la pièce expose la situation bloquée et le début du deuil qui suit la vente de La Cerisaie, alors que l’avenir et le progrès incertains, rêvés pourtant dans quelques tirades, restent à construire.

Une comédie, une tragédie ou un drame ?…

      La question du genre de La Cerisaie, et celle même des pièces de Tchekhov de manière générale, a fait couler beaucoup d’encre sans mettre fin à la polémique. Tchekhov, quant à lui, considère sa dernière pièce comme une “comédie en quatre actes” tout en donnant cette indication générique explicite pour éviter tout malentendu. Il aura pourtant du mal à persuader Stanislavski et Némirovitch-Dantchenko, les deux au reste admiratifs de sa nouvelle pièce, que celle-ci n’est pas un drame ou une tragédie. Comme eux, les hommes de théâtre ne se plieront qu’avec difficulté à la lecture comique de La Cerisaie s’ils ne l’ignorent pas entièrement pour en proposer une interprétation personnelle. Dans la lettre du 20 octobre, Stanislavski écrit en effet : “Ce n’est pas une comédie, ni une farce, comme vous me l’avez écrit, c’est une tragédie, malgré cette sorte d’issue vers une vie meilleure que vous entrevoyez dans le dernier acte.” Ce qui est formidable chez Tchekhov, et ce qui suscite un intarissable intérêt pour son œuvre dramatique, c’est précisément une multiplicité de lectures possibles, quoi qu’en ait dit le dramaturge. C’est qu’une classification générique et historique trop liée à l’époque de la création de ses pièces aurait sans doute signé leur arrêt de mort une fois le premier succès retombé.

« Au moment précis où le spectateur risque de trop s’attacher à un personnage, l’inattendu survient : rien n’est stable. Tchekhov dépeint les individus et une société en changement perpétuel, il est le dramaturge du mouvement de la vie, souriante et sérieuse à la fois, amusante et amère — totalement libre de la “musique”, de la “nostalgie” slave que préservent encore les cabarets parisiens. Il a souvent déclaré que ses pièces étaient des comédies — point central de son conflit avec Stanislavsky. Il détestait le ton dramatique, la lenteur pesante imposée par le metteur en scène. »
Peter Brook, “La Cerisaie”,
dans Points de suspension, Seuil, 1992, p. 210.
 

     Pourtant, quand on lit attentivement le texte sans perdre de vue l’indication générique donnée par Tchekhov, on s’aperçoit que le texte est brodé de propos et de situations tout à fait dérisoires : dérisoires au sens d’une sorte de comique sans joie ou d’une forme de raillerie atténuée. Par exemple, le quatrième acte de La Cerisaie peut, au premier abord, être considéré comme le plus  pathétique de tous parce que les personnages prennent congé tout en sachant que certains d’entre eux ne se reverront plus et que la maison et le verger vont à l’instant disparaître pour de bon. La séparation et la destruction d’une propriété familiale doivent sans aucun doute paraître comme pathétiques : il est normal d’être triste et touché quand il faut faire le deuil du passé et des liens affectifs forts. Si certaines situations tendent effectivement à verser dans le pathétique, des propos dérisoires ou des bruits intempestifs neutralisent rapidement une telle tendance. Malgré la situation d’ensemble qui doit normalement être source de peine pour les personnages et par-là source d’émotion pour les lecteurs, le quatrième acte de La Cerisaie est en réalité plus risible à la lecture que proprement émouvant — les choix esthétiques d’une mise en scène peuvent bien évidemment changer la donne et orienter l’action scénique vers une réception (plus) pathétique.

      Après les remerciements de Gaev adressés aux moujiks venus saluer les anciens maîtres, le quatrième acte s’ouvre significativement sur un propos ambigu (moqueur ?) de Yacha qui tient un plateau avec des verres remplis de champagne : “Le peuple est brave, mais il ne comprend pas grand-chose”. Gaev reproche aussitôt à Lioubov d’avoir donné tout son argent aux moujiks. Lopakhine leur offre effrontément du champagne en guise d’adieux, mais personne n’en veut. Il apprend à Yacha qu’il a acheté la bouteille à la gare pour six roubles. Yacha en boit enfin, mais se plaint de la qualité en remarquant que ce n’est pas un vrai champagne. Il a l’air joyeux, il est content de partir. Entre Trofimov qui cherche ses caoutchoucs : Ania qui l’entend lui en lance une paire de sale, mais ce n’est pas la sienne. Lopakhine lui offre du (faux) champagne en lui lançant une pique quant à sa réputation d'”éternel étudiant”. Trofimov l’envoie balader, puis lui donne, en guise d’adieux, des conseils pour paraître moins ridicule : arrêter de gesticuler, de faire de grands gestes. Lopakhine lui offre de l’argent en allant jusqu’à lui expliquer comment il l’a gagné, mais Trofimov refuse catégoriquement en rappelant qu’il est le fils d’un pharmacien et qu’il n’a pas besoin de l’argent d’un moujik. Lopakhine prend alors congé de lui en déclarant qu’il sait pourquoi il travaille et pourquoi il existe, alors qu’il y a plein de gens en Russie qui ne le savent pas. Entre Ania qui lui reproche, pour sa mère, de faire abattre la cerisaie avant leur départ et de ne pas avoir de tact. Puis elle demande si on a envoyé Firs à l’hôpital. Entre autres, intervient Epikhodov qui remarque que Firs devrait “aller chez les ancêtres”, puis il sort. Yacha, sur un ton moqueur (cf. didascalie), rappelle la réputation grotesque de Epikhodov, celle d’un homme de vingt-deux malheurs. Il se moque ensuite des adieux que voudrait lui faire sa mère. Il remballe Douniacha qui se jette à son cou en pleurant après lui avoir dit qu’elle l’a aimé : Yacha reboit du (faux) champagne et se réjouit de retourner à Paris. Et l’on pourrait continuer ainsi jusqu’à la dernière réplique, celle de Firs oublié dans la maison, en passant par la non demande en mariage farcesque de Lopakhine, et en constatant enfin qu’aucun personnage n’est véritablement malheureux de partir, même pas Lioubov et Gaev qui s’avouent être soulagés.

      Du début à la fin de ce quatrième acte, les personnages n’arrêtent pas de se chercher ou de se moquer, sans une véritable méchanceté, les uns des autres. C’est leur façon d’être, ils vivent de la sorte au quotidien, ce que montrent par ailleurs les trois actes précédents, et les adieux qu’ils se font pressés de partir ne changent pas grand chose à leurs habitudes : ils agissent plutôt comme des êtres ordinaires en résistant aux représentations idéalisées que l’on pourrait se faire de ce genre de situations (romanesques) propices à l’émotion. En même temps, la présence de certains personnages grotesques, tel Lopakhine, ancien moujik ou nouveau riche, relance la tendance à la dérision à cause de son maque de tact que lui reproche explicitement Ania : au regard de son origine sociale qui l’empêche de s’élever au niveau de Lioubov Andreevna, Lopakhine s’empêtre sans cesse dans des maladresses de mauvais goût. Si Epikhodov ou Pichtchik ne font que passer dans la maison, Lopakhine reste présent tout au long de l’action. Comment, dans de telles conditions, laisser surgir et faire durer le pathétique ? On comprend bien pourquoi Tchekhov parle de sa Cerisaie comme d’une comédie. Si les micro-actions qui s’imbriquant les unes à travers les autres ne provoquent pas forcément le rire, leur dimension dérisoire n’entraîne pas non plus le pathos à la manière d’une tragédie classique ou d’un drame romantique.

La Cerisaie de Peter Brook (1981)

      Lorsqu’il crée La Cerisaie au Théâtre des Bouffes du Nord en 1981, Peter Brook en propose une interprétation originale qui mêle subtilement la jovialité de la plupart des scènes au ton plus sérieux qui caractérise les autres.

La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène par Peter Brook, Théâtre des Bouffes du Nord, 1981, extrait de l’acte II.

Ils ont parlé de La Cerisaie de Tchekhov…

« Dans La Cerisaie comme dans les drames de Maeterlinck, il y a un héros qui n’est pas en scène, mais dont on sent la présence chaque fois que le rideau tombe. Mais quand le rideau qui tombe sur La Cerisaie est celui du Théâtre d’Art de Moscou, la présence de ce héros ne se fait pas sentir. Il ne nous reste en mémoire que des types. Aux yeux de Tchekhov, les personnages de La Cerisaie sont un moyen bien plus qu’une fin. Mais au Théâtre d’Art les personnages deviennent l’essentiel, et c’est ainsi que rien n’est révélé de tout l’aspect lyrico-mystique de la pièce. »
Meyerhold, Écrits sur le théâtre
 
« De l’innocence au néant, de la chambre d’enfants à la chambre mortuaire, La Cerisaie nous fait parcourir la destinée humaine, une destinée traversée de crises et de hasard où la rencontre amoureuse qui n’aura jamais lieu tient à un “thermomètre cassé”. C’est déchirant, risible, léger et profondément injuste comme la vie — et tout est dans ce “comme”. Car Tchekhov est le contraire d’un écrivain naturaliste. Nous ne sommes ni chez Maupassant, ni chez Tolstoï. De même que Proust nous mène directement à Joyce, Tchekhov nous guide vers Beckett. Mais cette écriture n’est pas encore rongée de l’intérieur. Le doute, le soupçon viendront plus tard. »
Georges Lavaudant, Programme de La Cerisaie,
Odéon-Théâtre de l’Europe, 2004
 

Pour écouter l’émission de FranceCulture sur La Cerisaie de Tchekhov, avec les traducteurs de la pièce Françoise Morvan et André Markowicz, suivre ce lien.