Le théâtre de Marivaux

Louis Michel van Loo, Marivaux, 1743.     Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763) est aujourd’hui l’auteur de théâtre du XVIIIe siècle le plus joué en France. Ses comédies suscitent un grand intérêt non seulement pour la qualité de l’écriture dramatique mais aussi pour la précision dans l’analyse psychologique des sentiments variés sous-tendus par l’amour. Le théâtre de Marivaux fait d’autre part l’objet d’importants travaux universitaires portant sur la première moitié du XVIIIe siècle. Il trouve ainsi aujourd’hui autant ses spectateurs que ses lecteurs (Pour plus d’informations sur Marivaux, suivre ce lien sur Gallica BNF).

 

      Marivaux auteur de comédies

      En matière de théâtre, Marivaux s’est distingué comme auteur de comédies, que celles-ci soient destinées à la Comédie-Italienne ou à la Comédie-Française. Sa seule tragédie Annibal, à laquelle il s’essaie en début de sa carrière dramatique, n’a eu presque aucun succès auprès du public. À cette exception près, ses autres pièces relèvent, au premier abord, des archétypes traditionnels du théâtre comique : elles mettent en scène les jeunes premiers contrariés dans leur amour tout en se terminant par une promesse de mariage. L’action dramatique s’y déroule en éliminant les obstacles qui suspendent le mariage annoncé à son début. Si La Fausse suivante, par exemple, s’achève sur une levée d’impostures sans conduire à un quelconque mariage, la plupart des comédies de Marivaux ont un dénouement heureux. Le dramaturge ne bouscule pas de l’extérieur les genres classiques instaurés depuis un siècle, son renouvellement de la comédie se produit au niveau de la structure interne.

      Auteur du XVIIIe siècle, Marivaux est sensible au goût de son époque réputée folâtre et symboliquement représentée dans les tableaux de son contemporain Watteau ou même dans ceux de Fragonard, qui est leur cadet de quelques décennies. Ses personnages ont souvent l’air de se laisser aller aux ébats plaisants d’un amour naissant qui remplissent leur quotidien autrement désœuvré. Qu’elles soient à personnages humains ou à dimension « philosophique » ou même allégorique, l’intrigue des comédies de Marivaux est généralement située dans l’univers stylisé d’un milieu aristocratique conçu plus à la manière de La Place Royale de Corneille qu’à celle des grandes comédies de Molière dont les personnages principaux sont des bourgeois. Marivaux apporte à son théâtre une touche personnelle qui rompt avec la tradition moliéresque.

Watteau Jean-Antoine (1684-1721), L’Amour à la Comédie-Française (entre 1712-1719).

      Marivaux inventeur de la comédie de sentiment

      Si Marivaux est bel et bien un auteur de comédies, il trace un chemin original à la tradition du théâtre comique tout en tenant compte du changement des sensibilités au cours de la première moitié du XVIIIe siècle. Il invente la « comédie de sentiment » dont l’action s’articule autour de l’évolution, plus romanesque que proprement dramatique, des dispositions sentimentales des personnages principaux. Ce sont en effet les sentiments qui représentent le plus souvent un obstacle à l’amour et par-là au mariage. Les intrigues dans le théâtre de Marivaux tiennent à l’éclosion de l’amour qu’un personnage refuse d’avouer, d’abord à lui-même, ensuite à celui ou celle qu’il aime. Les raisons en sont variées : promesse déjà donnée ailleurs, déception en amour, refus d’aimer, préjugé social, volonté d’éprouver celui qu’on aime, etc. Marivaux fait de cette variation même un point capital pour le renouvellement des sujets de ses comédies, refusant le reproche selon lequel il réécrit à l’infini la même pièce.

      L’amour n’est pas, chez Marivaux, une chose acquise au lever du rideau comme c’est le cas pour les jeunes dans les comédies de Molière qui cherchent à faire valoir leur droit de s’aimer librement et de se marier selon leurs vœux. Ce n’est pas un barbon jaloux ou la volonté d’un père qui empêchent les jeunes de Marivaux de s’aimer et a fortiori de se marier. Ils dépendent d’eux-mêmes et, si tel n’est pas le cas, les rapports d’autorité ne sont pas si forts qu’ils traversent la trajectoire de leur cœur de manière significative. Si les jeunes chez Molière se démènent pour imposer un mariage romanesque contre les intérêts bourgeois d’un père, ceux de Marivaux luttent donc avec eux-mêmes pour en savoir un peu plus sur leurs sentiments : sont-ils sensibles malgré eux ? aiment-ils ? qu’en faire ? La comédie de sentiment dure le temps d’un éclaircissement, parfois douloureux, que prennent les « amants » pour assumer et avouer leur amour.

« Voilà donc Lucile et Damis qui s’aiment à la fin du premier acte, ou qui du moins ont déjà du penchant l’un pour l’autre. Liés tous deux par la convention de ne point s’épouser, comment feront-ils pour cacher leur amour ? Comment feront-ils pour se l’apprendre ? car ces deux choses-là vont se trouver dans tout ce qu’ils diront. Lucile sera trop fière pour paraître sensible ; trop sensible pour n’être pas embarrassée de sa fierté. Damis, qui se croit haï, sera trop tendre pour bien contrefaire l’indifférence, et trop honnête homme pour manquer de parole à Lucile, qui n’a contre son amour que sa probité pour ressource. » (Marivaux, Les Serments indiscrets, « Avertissement », 1732.)

      Le langage du cœur, un langage singulier

      Les personnages de Marivaux adoptent un langage particulier qui est révélateur de leurs sentiments ainsi que des obstacles qui les empêchent d’aimer. Ce langage singulier a été taxé, à l’époque, d’une nouvelle préciosité dans la mesure où le dialogue marivaudien semble ciselé, d’une réplique à l’autre, autour d’un mot ou d’une attitude qui pique ou inquiète, ce qui donne souvent lieu aux explications les plus minutieuses entre les personnages demeurant perplexes jusqu’à un aveu sincère final. Ceux-ci examinent scrupuleusement la portée symbolique de ce mot ou de cette attitude, avec l’objet aimé autant qu’avec un serviteur de confiance, pour être éclairés sur les sentiments de celle ou celui qui hante leur cœur. La comédie de sentiment devient ainsi une comédie de mots et de postures.

     Les parades extravagantes de Lélio, dans La Surprise de l’Amour, ne sont-elles pas des preuves sensibles de l’amour qu’il s’interdit d’éprouver mais qui le trahit sans cesse aux yeux de la Comtesse de plus en plus persuadée que Lélio l’aime ? Le langage du cœur dans les comédies de Marivaux est d’une subtilité singulière, fondée sur cette constante tension entre l’image de soi-même que l’on cherche désespérément à donner aux autres et les sentiments à fleur de la conscience qui montrent son contraire. Ceux qui aiment ne parviennent pas à maîtriser leur langage et leurs gestes pour dissimuler leur amour sous un paraître d’emprunt, tandis que les meneurs de jeu qui les manipulent éventuellement maîtrisent la langue et la logique des passions avec une lucidité intéressée pour parvenir à leurs bouts. Le plaisant d’une finesse langagière de Marivaux se trouve dans ce jeu discordant entre un paraître recherché et un être non assumé.

      Le théâtre dans le théâtre

      Les personnages de Marivaux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive à la suite d’une rencontre bouleversant leurs dispositions sentimentales imposent souvent une « comédie » à leurs partenaires. Mais cette comédie qui résulte d’un trouble n’est pas toujours involontaire notamment quand un « amant » suffisamment lucide veut éprouver les sentiments d’un autre. Tel est, par exemple, le cas de la Fausse Suivante déguisée en Chevalier pour connaître la véritable nature de Lélio, qui lui est destiné. Tel est également le cas de Silvia et Dorante dans Le Jeu de l’amour et du hasard lorsque ceux-ci échangent les vêtements avec leurs serviteurs sous couvert d’une entente discrète. Tel est ensuite le cas d’Hortense dans Le Petit-Maître corrigé qui feint la froideur et l’éloignement pour obliger Rosimond à déclarer sans détour son amour et à abandonner sa posture effrontée de petit-maître. L’action dans les comédies de Marivaux se transforme ainsi en un double jeu plaisant, introduisant le théâtre dans le théâtre. Les personnages deviennent alors les premiers spectateurs de leurs manipulations, parfois avec le risque même d’en être victimes.

     Il n’est pas rare non plus de tomber sur les personnages parfaitement lucides qui précipitent les autres dans un jeu tout en tirant habilement les ficelles. Le rôle d’un tel meneur de jeu échoit, dans La Double Inconstance, à Flaminia qui s’est engagée à séparer Silvia et Arlequin pour satisfaire les vœux du Prince. Le Prince dans La Dispute, quant à lui, invite Hermianne à assister au spectacle du « commencement du monde » pour savoir lequel des deux sexes, hommes ou femmes, a entraîné l’autre dans l’infidélité. Merlin, dans Les Acteurs de bonne foi, organise, à la demande de Madame Hamelin, une répétition pour préparer une comédie destinée à réjouir Madame Argante. Le théâtre ou le recours explicite à ses rouages paraît donc omniprésent, sans doute à l’image des ébats de la société dans laquelle vit Marivaux et qui stimule son imagination.

MERLIN. ― Vous verrez, vous verrez. J’oublie encore à vous dire une finesse de ma pièce ; c’est que Colette qui doit faire mon amoureuse, et moi qui doit faire son amant, nous sommes convenus tous deux de voir un peu la mine que feront Lisette et Blaise à toutes les tendresses naïves que nous prétendons nous dire ; et le tout, pour éprouver s’ils n’en seront pas un peu alarmés et jaloux ; car vous savez que Blaise doit épouser Colette, et que l’amour nous destine, Lisette et moi, l’un à l’autre. Mais Lisette, Blaise et Colette vont venir ici pour essayer leurs scènes ; ce sont les principaux acteurs. J’ai voulu voir comment ils s’y prendront ; laissez-moi les écouter et les instruire ; retirez-vous : les voilà qui entrent. (Marivaux, Les Acteurs de bonne foi, I, 1.)

      La stylisation : un enjeu d’une fortune scénique pérenne ?

      L’univers dans les comédies de Marivaux subit une importante stylisation qui confère à son théâtre une dimension atemporelle. Le temps dramatique y est anhistorique : aucun évènement qui se produit sur scène ou qui relève des propos des personnages ne permet vraiment de situer l’action au XVIIIe siècle ou à une autre époque historique. Marivaux s’accommode de plus de la règle des vingt-quatre heures de telle sorte que le temps s’écoule si naturellement qu’il n’attire jamais sérieusement l’intérêt des personnages occupés par leurs sentiments. Il en va de même pour le traitement du lieu : l’action se déroule souvent à l’intérieur d’une maison située à la campagne où se retirent des « amants » dépités par les mœurs du temps en matière du cœur. Si Paris n’est jamais loin, ce n’est pas un Paris historique, c’est une certaine idée que l’on se fait des façons de vivre dans la capitale. En plus de la langue, c’est peut-être le second élément lié à l’ordre social d’Ancien-Régime qui ancre plus clairement l’action de certaines pièces dans la première moitié du XVIIIe siècle. Souvent nobles, les personnages principaux n’évoquent aucune réalité sociale qui les individualise au-delà de leur condition et de leurs intérêts sentimentaux ; les problèmes financiers sont rarement abordés avec réalisme et au-delà des conventions qui favorisent le mariage. Si les maîtres sont accompagnés par des servantes et des valets, la distribution dramatique de ceux-ci est, elle aussi, tout à fait conventionnelle, inspirée de la composition des troupes et de la tradition du théâtre comique. Certaines réalités sociales font, au reste, plus penser à une féerie qu’elles ne confèrent à l’action une épaisseur réaliste : l’amour du Prince pour Silvia dans La Double Inconstance n’est-il plus romanesque et même merveilleux que réaliste ?

      Marivaux fait ainsi l’abstraction d’une grande partie de la réalité sociale et historique pour ne s’intéresser qu’à la dialectique du cœur humain. En plus de la vérité dans le traitement des sentiments, cette abstraction semble conditionner la pérennité de son théâtre resté vivant depuis trois siècles. Elle se prête, de plus, à une actualisation scénique.

      La cruauté dans le théâtre de Marivaux ?

      La critique de la seconde moitié du XXe siècle s’est beaucoup interrogée sur une possible cruauté relevée dans le théâtre de Marivaux en raison de la souffrance que les personnages s’imposent l’un à l’autre dès lors qu’ils se forcent à ne pas aimer ou qu’ils tiennent avec une fantaisie romanesque à leurs préjugés. Une telle lecture est sans doute révélatrice de nos propres fantasmes et de nos interrogations anthropologiques survenues à la suite de la psychanalyse au début du XXe siècle. Elle peut aussi conduire à une actualisation scénique qui est la preuve certaine de la dimension atemporelle du théâtre de Marivaux. Mais est-elle légitime du point de vue historique et esthétique ?

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Les pièces de théâtre de Marivaux

  • 1720 – L’Amour et la Vérité : une comédie en trois actes, représentée pour la première fois le 3 mars 1720 à la Comédie-Italienne.
  • 1720 – Arlequin poli par l’Amour : une comédien en un acte, représentée pour la première fois le 17 octobre 1720 à la Comédie-Italienne.
  • 1720 – Annibal : une tragédie en cinq actes, représentée pour la première fois le 16 décembre 1720 à la Comédie-Française avec peu de succès avec trois représentations selon les recettes connues du registre.
  • 1722 – La Surprise de l’amour : une comédie en trois actes, représentée pour la première fois le 3 mai 1722 à la Comédie-Italienne, avec un notable succès tant à sa création qu’à sa reprise en 1723.
  • 1723 – La Double Inconstance : une comédie en trois actes, représentée pour la première fois le 6 avril 1723 à la Comédie-Italienne, et régulièrement reprise jusqu’à la création de l’Opéra-Comique
  • 1724 – Le Prince travesti
  • 1724 – La Fausse Suivante ou Le Fourbe puni
  • 1724 – Le Dénouement imprévu
  • 1725 – L’Île des esclaves
  • 1725 – L’Héritier de village
  • (1726 – Mahomet le second, tragédie en prose, inachevée)
  • 1727 – L’Île de la raison ou Les petits hommes
  • 1727 – La Seconde Surprise de l’amour
  • 1728 – Le Triomphe de Plutus
  • (1729 – La Nouvelle Colonie, perdue, réécrite en 1750)
  • 1730 – Le Jeu de l’amour et du hasard
  • 1731 – La Réunions des Amours
  • 1732 – Le Triomphe de l’amour
  • 1732 – Les Serments indiscrets : une comédie en cinq actes, représentée pour la première fois le 8 juin 1732 à la Comédie-Française.
  • 1732 – L’École des mères
  • 1733 – L’Heureux Stratagème
  • 1734 – La Méprise
  • 1734 – Le Petit-Maître corrigé : une comédie en trois actes, représentée pour la première fois le 6 novembre 1734 à la Comédie-Française sans aucun succès (> La lettre de Mlle de Bar), retirée après deux représentations. Il faut attendre 2016 pour voir Le Petit-Maître corrigé rejoué à la Comédie-Française dans une mise en scène élégante de Clément Hervieu-Léger.
  • 1734 – Le Chemin de la fortune
  • 1735 – La Mère confidente
  • 1736 – Les Legs
  • 1737 – Les Fausses Confidences
  • 1738 – La Joie imprévue
  • 1739 – Les Sincères
  • 1740 – L’Épreuve
  • 1741 – La Commère
  • 1744 – La Dispute : une comédie en un acte, représentée pour la première fois le 19 octobre 1744 à la Comédie-Française sans aucun succès. La création de la pièce ne connut, malgré l’empressement des comédiens à la jouer, qu’une seule représentation et fut aussitôt retirée de l’affiche par Marivaux lui-même. En 1973, Patrice Chéreau fait redécouvrir aux spectateurs cette comédie dans une mise en scène qui fait scandale et qui bouscule même la manière d’interpréter et de jouer le théâtre de Marivaux (> pour voir un extrait de cette mise en scène, suivre ce lien).
  • 1746 – Le Préjugé vaincu
  • 1750 – La Colonie
  • 1750 – La Femme fidèle
  • 1757 – Félicie
  • 1757 – Les Acteurs de bonne foi : une comédie en un acte, publiée en novembre 1757. Elle entre au répertoire de la Comédie-Française en 1947 dans la mise en scène de Jean Debucourt et ce, sans grand succès (4 représentations). C’est la reprise de la pièce dans la mise en scène de Jean-Luc Boutté en 1977 qui redore son blason (57 représentations).
  • 1761 – La Provinciale : une comédie en un acte, publiée pour la première fois en 1761, écrite vraisemblablement vers 1755 pour être jouée au théâtre privé du comte de Clermont.