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Petit Montparnasse : Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ?

      Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? est une pièce d’Éric Bu & Elodie Menant, mise en scène par Johanna Boyé. Elle est actuellement jouée au Théâtre du Petit-Montparnasse.

      Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty se présente comme un spectacle musical sur la vie de la célèbre comédienne Arletty (1898-1992). De tels enjeux dramatiques suscitent toujours une certaine méfiance chez les spectateurs à la recherche de qualités artistiques : les facilités romanesques de l’action combinée à des chansons aux accents pathétiques ont de quoi les mettre mal à l’aise. On connaît de plus les succès éphémères de tels spectacles qui tiennent l’affiche pendant quelques semaines pour une rentabilité maximale et dont personne ne souvient après parce que confondus dans l’insignifiance de leur création rapide. Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? est loin d’appartenir à cette catégorie. C’est un spectacle musical parce que la chanson fait partie intégrante de la carrière de Léonie Bathiat — Arletty, entre autres, pour avoir joué dans plusieurs comédies musicales ou pour avoir enregistré plusieurs chansons. Le choix d’intégrer celles-ci à la création de la pièce participe à la démarche narrative qui tient à mettre en scène la vie d’Arletty en quatre-vingt-dix minutes. Malgré cet aspect musical certes séduisant pour les amoureux du swing, du charleston ou la chanson française de l’entre-deux-guerres, les parties chantées, relevées par des chorégraphies dansées, ne prennent jamais trop de place pour se substituer au déploiement de l’action propre au théâtre parlé : on assiste donc à une pièce de théâtre, qui fait un usage mesuré et intelligent des parties musicales. Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? est un spectacle de qualité qui évoque avec gaieté des faits souvent peu réjouissants grâce la virtuosité des comédiens dans.

      Le côté spectaculaire de la vie d’Arletty est symboliquement souligné par les décors polyvalents qui renvoient à l’univers du théâtre : côté cour, un rideau de cordes transparent, avec un fauteuil installé devant ; côté jardin, une sorte de porte ouverte en arche montée sur le piédestal ; et, au milieu, un balcon en fer forgé. La comédienne interprétant Arletty, Élodie Menant, se réserve de plus une entrée théâtralisée en se faufilant parmi les spectateurs avant le lever du rideau et en s’asseyant au premier rang côté jardin, alors qu’à l’autre bout de la salle se trouve installé le piano qui va l’accompagner çà et là pendant le spectacle. Vêtue d’une robe blanche de satin qui lui descend jusqu’aux chevilles, et portant significativement des lunettes aux verres foncés comme les aveugles, la comédienne monte sur scène pour faire démarrer le récit de la vie d’Arletty. Elle s’adresse gaiment aux spectateurs avec son accent typiquement parisien, instaurant d’emblée une proximité complice : comme elle le dira plus tard pour contrer les insistances d’un noble admirateur, elle ne peut pas appartenir à un seul parce qu’elle appartient à tout son public. A plusieurs reprises, elle cherchera à gommer la distance entre la scène et la salle qu’établit symboliquement la rampe. Aspirée dans le tourbillon de sa vie mouvementée, quand elle semble brisée par les événements éprouvants, elle redemande au public où elle en est dans son récit. Enfin, pour terminer sur un ton joyeux, parce qu’elle déclare ne pas aimer la nostalgie, elle relance les autres comédiens en les invitant à chanter.

     Élodie Menant dans le rôle d’Arletty propose un parcours de vie allant de la naissance jusqu’à la mort de la comédienne devenue aveugle, développé autour de plusieurs événements marquants qui s’enchaînent rapidement sans jamais s’appesantir sur les joies, les tristesses ou les hésitations. Elle recrée un personnage plein d’une énergie vitale et d’un humour piquant comme si cette inépuisable vitalité et cet incroyable sens de la repartie devaient lui servir de garants contre les tribulations qui animent sa vie virevoltante. Elle ne pleure jamais longuement, que ce soit la mort de son amoureux lors de la guerre de 14 ou celle de ses parents : pas le temps car la vie continue. Elle se ressaisit comme si elle faisait des saltos pour rebondir chaque fois tout en restant fidèle à quelques principes ou promesses : s’émanciper pour préserver sa liberté ou ne jamais se marier avec un autre. Ce n’est pourtant pas un personnage superficiel malgré le côté quelque peu enfantin que Élodie Menant lui confère. Les plaisanteries et les bons mots laissent entrevoir au contraire la part sensible d’une vedette réputée pour une vie facile de cabaret ou pour ses nombreuses rencontres, celles qui la compromettent lors de l’Occupation nazie. Il plane un doute sur le collaborationnisme d’Arletty que la pièce ne cherche pas à lever mais qu’elle semble maintenir grâce au déroulement rapide de l’action, grâce à l’humour omniprésent, même lors de l’interrogatoire, et grâce à l’impression de superficialité, ce qui rend l’action et le jeu d’autant plus crédibles. On sait que Élodie Menant n’est pas Arletty, et on semble pourtant y croire.

      Dans la création de son personnage, Élodie Menant est secondée par d’autres comédiens qui n’arrêtent pas d’endosser avec bravoure de nouveaux rôles : les personnages sont nombreux, allant des plus prosaïques tels les parents, en passant par les admirateurs ou amants, jusqu’aux cinéastes, dramaturges ou écrivains tels que Marcel Carmé, Louis Jouvet, Jean Cocteau ou Jacques Prévert, ce qui redonne à Arletty toute son importance au sein de la vie artistique du XXe siècle pour en faire une légende. Quelques clichés – le béret en coton, la cigarette au coin des lèvres et le regard indolent pour Prévert — suffisent souvent pour les reconnaître rapidement. On ne confond jamais les anciens personnages avec les nouveaux qui émergent tout au long du spectacle. Les comédiens ne sont que trois — Céline Espérin (co-autrice de la pièce), Marc Pistolesi et Cédric Revollon, et ils parviennent à imprimer à chaque personnage une individualité qui le distingue des autres : un costume approprié, un changement de voix, des gestes ou des mouvements stylisés se prêtent aisément à réutiliser avec efficacité les mêmes comédiens pour de nouveaux rôles.

      Ça chante, ça danse, ça brille de clinquant, ça vit au Petit Montparnasse lors des représentations de la nouvelle création Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? Pas de trêve, dès le lever du rideau, pour l’ennui ou les larmes grâce à ce spectacle musical alerte et pourtant raffiné, léger et pourtant profond, joyeux et pourtant touchant. Quelque énigmatique que soit enfin la personnalité d’Arletty, quelle que soit la vérité sur les zones d’ombre de sa vie, l’action nous fait revivre avec charme toute une époque que l’on regarde avec nostalgie du haut de notre début d’un XXIe siècle sans éclat.

Théâtre Montparnasse : Madame Zola

      Madame Zola, créée et jouée dans la petite salle du Théâtre Montparnasse (>), est une pièce d’Annick Le Goff, mise en scène par Anouche Setbon, avec Catherine Arditi dans le rôle d’Alexandrine Zola et Pierre Forest dans celui de l’apothicaire Fleury.

      L’action de Madame Zola représente une rencontre fictive entre la femme du célèbre écrivain et un apothicaire de quartier. Cette rencontre singulière donne lieu à plusieurs entrevues entre les deux personnages qui structurent l’action de la pièce et qui créent quelques tensions mêmes pour motiver les témoignages devenant de plus en plus intimes, le temps étant nécessaire pour établir un lien plus profond entre deux êtres souffrants. Mais c’est le transfert des cendres d’Émile Zola au Panthéon en 1908 qui sert de point de départ aux confidences de Madame Zola : comme le justifie l’autrice elle-même, il s’agit d’un « bouleversement émotionnel » qui se produit à la suite d’un second enterrement, bouleversement propice au besoin de parler, de se confier, de revenir sur le passé et de mettre de l’ordre dans les idées. Peu importe que ce cadre et cette rencontre soient fictifs s’ils permettent de montrer l’histoire peu connue de cette femme hors du commun qu’était Alexandrine Zola, et ce à travers un texte écrit avec beaucoup de finesse dans une belle langue soignée : le théâtre peut alors s’emparer de l’histoire de cette femme forte pour la redonner aux spectateurs dans une interprétation à la fois classique et pittoresque de deux comédiens que l’on a plaisir de voir endosser les deux rôles.

         Tout à fait classique, la scénographie invite le spectateur à entrer dans un salon bourgeois du début du xxe siècle, éclairé d’une lumière tamisée tirant au brun et au rouge, ce qui accentue l’aspect chaleureux de l’appartement, une condition sine qua non pour se laisser aisément aller aux confidences plus intimes.  Quelques décors et accessoires situent l’action dramatique à l’époque où elle eût pu réellement avoir lieu : d’un côté, le bureau derrière lequel Madame Zola peut s’asseoir pour relire ou rédiger une lettre ou appeler même son apothicaire avec l’appareil d’époque, de l’autre, un canapé marron capitonné sur lequel elle va se poser en le recevant et en se faisant soigner avec des potions miracles, qui n’escomptent pas l’effet souhaité. Les costumes correspondent à cette ambiance surannée, que cherchait sans doute à susciter la metteuse en scène avec sa scénographe (Oria Puppo). Madame Zola porte alors une jupe noire brodée et un chemisier blanc aux volants de dentelle ainsi qu’une broche attachée au cou. Si elle représente ce qu’elle devint grâce au mariage avec Zola, l’apparence s’avère quelque peu trompeuse dans la mesure où le spectateur découvre derrière ce masque conventionnel d’une bourgeoise rigide une femme émancipée dont les origines sont extrêmement modestes : celles d’une orpheline dès l’âge de sept ans et d’une blanchisseuse qu’elle était jusqu’à l’ascension sociale que lui permit la liaison qu’impose l’écrivain au grand dam de sa famille. L’apothicaire Fleury, quant à lui, est vêtu d’un pantalon et d’une veste foncée à rayures et d’une chemise vert clair, portant çà et là une veste grise et une écharpe : si c’est certes lui qui se rend chez Madame Zola à sa demande pour la soigner, ce n’est pas un personnage anodin parce qu’il cache sa propre histoire qu’il est amené à raconter à l’instigation des remarques, parfois peu délicates de Madame Zola ― elle suppose en effet qu’il trompe sa femme comme elle était trompée par son propre mari, alors qu’elle finira par comprendre que c’est l’inverse et qu’il n’y a pas de règle établie aux infidélités.

   Au tout début de l’action dramatique, Madame Zola se retrouve seule dans son appartement après la cérémonie au Panthéon : rentrée alors chez elle, elle mène d’abord un dialogue avec son mari disparu pour lui faire part de ses émotions, de son admiration, ce qui constitue une sorte de scène d’exposition qui pose le cadre intime et la tonalité pathétique sans verser pour autant dans le sentimentalisme dans la mesure où certains propos relevés par le jeu raffiné de Catherine Arditi savent susciter le rire complice du spectateur. Et c’est dans le même esprit qu’elle reçoit l’apothicaire dont elle fait petit à petit connaissance et qu’elle est parfois gênée de faire venir chez elle : ses caprices, mais aussi ses craintes que Fleury ne révèle la teneur de ses confidences aux journalistes, risquent même de provoquer une rupture, mais le besoin de parler est plus fort et elle finit toujours par le rappeler. Madame Zola a ainsi l’occasion de lui parler de son mari écrivain célèbre que l’apothicaire connaît vaguement, et elle va jusqu’à lui lire des passages de l’œuvre de Zola inspirés de leur propre vie. Les problèmes de l’apothicaire avec sa femme conduisent Madame Zola à lui révéler celle de son mari, soigneusement cachée au public à cause du scandale que craignait l’écrivain malgré ses mœurs réputés assez libres : si elle ne l’a pas quitté, elle déclare qu’elle a su le soutenir à des moments charnières de sa carrière politique et littéraire, l’affaire Dreyfus comprise, si bien qu’elle peut se demander si, sans elle, il y aurait eu Émile Zola…

   Malgré un aspect vieillot, dont on est  loin de se plaindre après avoir vu la pièce, l’ensemble est parfaitement cohérent et réserve au spectateur une agréable surprise tant par la découverte du personnage historique méconnu que par le jeu subtile des deux comédiens.