A La Folie Théâtre : Derniers remords avant l’oubli

      La Cie Les Horloges Lumineuses remonte sur les planches avec une nouvelle création présentée dans une mise en scène raffinée d’Olivier Pasquier à À La Folie Théâtre (>) : cette fois-ci, elle s’approprie un classique du XXe siècle Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce (1987).

     Le théâtre de Jean-Luc Lagarce s’empare de la vie des gens ordinaires pour représenter leur quotidien situé dans un hors-temps dramatique. Ses personnages dessinés avec une touche hyperréaliste nous interpellent à travers des tensions qui les hantent sans conduire à une véritable catastrophe tragique au sens classique du terme : il reste quelque chose à régler entre eux, et c’est ce qui les réunit au passage, mais pas inévitablement, sans qu’ils parviennent tout à fait à s’entendre pour trouver un compris. Le théâtre de Jean-Luc Lagarce saisit précisément ces instants délicats qui ébauchent en sourdine une crise profonde : des conversations entamées, juxtaposées par le dramaturge dans leur linéarité, se suivent comme si elles étaient prélevées sur le quotidien des personnages sans nous éclairer entièrement sur les raisons de cette crise susceptible de verser à tout moment dans une catastrophe qui entraîne une rupture définitive. C’est ainsi que des bribes d’un passé évoqué par intermittence s’introduisent dans des échanges sans inscrire pour autant l’action dans un temps historique : tout reste dans un état d’indétermination qui crée un savoureux mystère. Cette indétermination traduit dans le même temps l’échec d’une rationalisation dramatique comme celui d’un arrangement conformiste, rationalisation et arrangement qui sont l’apanage des représentations de la société bourgeoise.

      Dans Derniers remords avant l’oubli, six personnages se réunissent pour régler la question d’un héritage après un temps plus ou moins long qui s’est écoulé depuis leurs dernières entrevues. Pierre, Paul et Hélène, frères et sœur (on le suppose du moins), entretiennent des relations distantes, tandis que les conjoints et une des filles qui les accompagnent se connaissent à peine pour s’être vus à une période indéterminée, ce qui engendre des situations croisées embarrassantes. S’il s’agit de convaincre Pierre de vendre la maison de campagne qu’il occupe moyennent un loyer modéré, Paul et Hélène ne parviennent à parler de la vente de cet héritage qu’indirectement et que pendant quelques moments limités par rapport à l’économie générale de l’action. Les personnages s’empêtrent davantage dans des tirades qui provoquent des réactions succinctes ou conduisent à une sorte de non réponse à la manière de ces personnages tchekhoviens habiles à détourner le propos sur un autre sujet. Le metteur en scène est dès lors invité à transposer cette volonté de ne pas communiquer avec autrui, ce qui est d’autant plus délicat que les personnages comprennent très bien les insinuations proférées à leur égard : Olivier Pasquier s’est précisément appliqué à rendre palpitante cette subtile tension dialectique entre un refus de communiquer et une parfaite entente à demi-mot.

Derniers remords avant l’oubli, mise en scène d’Olivier Pasquier, Les Horloges Lumineuses, 2022

      Olivier Pasquier invente une subtile action scénique grâce à une scénographie constituée de deux espaces perméables propres à fluidifier les multiples changements de scène. L’espace est en effet divisé en deux parties en apparence distinctes qui convergent vers le milieu de la scène en gommant leur prétendue séparation. À jardin, l’intérieur tronqué d’un salon, à cour, un jardin qui semble se prolonger jusque dans les coulisses : d’un côté, un fauteuil vintage entouré d’un guéridon avec des livres et d’une grande lampe à pied, un mur à brique et un autre guéridon avec d’autres livres et une chaîne hi-fi ; de l’autre côté, plusieurs rondins de bois disposés autour d’une table basse, le tout installé devant un faux mur végétal assorti d’un treillage en bois qui dépeint un milieu naturel. Cet agencement symétrique de l’espace scénique situe l’action à deux endroits différents tout en permettant de distinguer les scènes plus intimes déroulées entre les deux frères et la sœur de celles qui réunissent à l’extérieur leurs conjoints et la fille ou la famille tout entière. L’action scénique se coule dès lors entre les deux pôles intérieur/extérieur, comme s’il s’agissait de faire sortir Pierre de la maison, ce qui se solde par un échec d’autant plus flagrant que la famille rassemblée par deux fois dans le jardin se disperse rapidement et que Pierre finira par rentrer.

      Symboliquement Pierre se trouve installé sur le plateau avant le lever du rideau en attendant les autres arriver. Les premières scènes entre Pierre et Paul et Hélène se déroulent ainsi dans le salon, tandis qu’un peu plus loin, celle entre Anne et Antoine est située dans le jardin, où ils font connaissance en installant des chaises et une table camping pour un goûter à venir. D’autres entrées et sorties, d’un lieu à l’autre, se succèdent certes suivant le rythme imposé par le texte, mais de telle sorte que l’action ne s’enlise jamais dans le salon ou dans le jardin, ce qui la rend particulièrement dynamique malgré plusieurs tirades susceptibles de la ralentir, comme celle d’Hélène sur ses infidélités ou celle de Lise sur les travers de la bourgeoisie. L’action scénique tient dès lors à cette autre tension dialectique lisible dans le rapport symétrique entre la profération de la parole liée à son écoute plus ou moins attentive et le mouvement engendré par d’incessants déplacements, ce qui entraîne un délicat fourmillement de discours et de mouvements. Le metteur en scène atténue ainsi la juxtaposition des scènes en redynamisant les relations tendues entre les personnages et en déployant une action qui avance par à-coup sans jamais basculer dans l’excès de pathos. Si, par ailleurs, la toute première scène, celle de retrouvailles, est suivie d’un bref passage dans le noir, d’autres sont rassemblées dans des séquences plus importantes, ce qui relève du découpage personnel du metteur en scène sensible aux grands mouvements du texte de Lagarce et par-là à l’invention d’une action qui le met amplement en valeur.

 

      Les comédiens s’emparent de la création de leurs personnages en adoptant des postures nuancées. Thibault Infante donne à son Pierre une attitude alerte, en apparence joviale, mais qui s’assombrit aux premières accroches en se chargeant d’un ton véhément et incisif. Par rapport aux autres personnages masculins, Pierre paraît ainsi tant soit peu affecté, renfermé dans une autosuffisance solitaire. Paul, incarné par Adrien Lefébure, représente son envers pondéré : la quasi stoïcité que l’on observe dans ses gestes traduit son esprit conciliant qui se trouve en contraste avec l’attitude pétulante d’Hélène. Antoine, quant à lui, créé par Philippe Briouse, fait partie de ces intrus tolérés et écoutés par égard pour ceux qui les introduisent, mais son caractère vainement communicatif ne séduit pas les autres. Du côté des personnages féminins, Hélène a un rôle plus dominant, bien que sans conséquence, parce que c’est elle qui semble vouloir vendre la maison de campagne : Gaëlle Monard l’incarne en lui prêtant une attitude légèrement nerveuse qui trahit notamment son embarras grandissant de retrouver Pierre, voilé de mystère. Anne, quant à elle, interprétée avec finesse par Valérie Descombes, cherche, comme Antoine, sa place au sein de la famille qu’elle découvre, mais son sourire de façade et sa disposition à écouter les autres semblent davantage traduire sa volonté de garder les apparences. Parmi ce florilège d’individus bien différents, Lise, jouée par Paula Denis avec une résistance impassible aux désaccords des adultes, paraît comme la plus énigmatique au regard de sa présence quasi constante sur scène et de la quantité réduite de ses propos. Les comédiens créent ainsi des personnages contrastés avec raffinement pour nous montrer avec conviction ce que peuvent avoir de pesant des retrouvailles lourdes d’un passé dont on refuse de parler.

      Derniers remords avant l’oubli dans la mise en scène d’Olivier Pasquier est une création équilibrée, portée sur scène avec cette modération élégante dans le ton et dans le geste qui aborde le théâtre de Jean-Luc Lagarce avec une perspicacité convaincante. Le jeu des comédiens qui le sert tout autant est entraînant et intrigant, épuré de tout excès dans la restitution des états d’âmes des personnages douloureusement confrontés les uns aux autres.