Odéon (Berthier) : Un conte de Noël

      Un conte de Noël est une nouvelle création de Julie Deliquet qui, cette fois, adapte pour le théâtre le film éponyme d’Arnaud Desplechin (2008). C’est une production du Collectif In Vitro jouée en tournée aux ateliers Berthier-Odéon ainsi qu’en régions.

      Après Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman, adaptés l’an dernier pour la Comédie-Française, Julie Deliquet poursuit son travail de metteur en scène en puisant une nouvelle fois dans le cinéma. Comme elle s’en explique elle-même, ce choix n’est pas un fait de hasard parce que Julie Deliquet continue à explorer la famille au sens large et les relations qu’engendre cette unité sociale plus ou moins ouverte sur le monde extérieur. Elle choisit de plus un film récent présenté au Festival de Cannes il y a une dizaine d’années et qui a connu un succès honorable auprès du public comme film d’auteur. Le passage de l’écran à la scène n’est cependant pas une entreprise ordinaire qui aille de soi dans la mesure où la fabrication d’un film et celle d’un spectacle vivant ne répondent pas aux mêmes enjeux techniques et esthétiques. Le théâtre peut, certes, promener les personnages d’un lieu à l’autre, ce qui n’est plus une démarche répréhensible, mais l’action dramatique en garde habituellement des traces fâcheuses : on ne conçoit pas de la même manière un texte de théâtre et un scénario. Le spectateur qui connaît le film original risque en outre de considérer que le metteur en scène l’a trahi parce qu’il ne pouvait rendre tout ce qu’il y a dans le film. La question de réécriture ou de fidélité se pose peut-être moins pour Bergman dont l’expérience artistique est marquée autant par le cinéma que par le théâtre. Ce devient plus délicat dans le cas du film d’Arnaud Desplechin que Julie Deliquet réussit pourtant à transposer à la scène grâce à une réécriture dramatique remarquable. Sa version théâtrale d’Un conte de Noël efface toute trace de cinéma en en exploitant au maximum les possibilités scéniques.

      Le dispositif bi-frontal relève sans doute de ces choix dramaturgiques qui aident Julie Deliquet à ne pas tomber dans le piège d’une adaptation complaisante avec le film source. L’ouverture de l’espace scénique aux spectateurs placés en gradin l’oblige à repenser la disposition matérielle des comédiens et de la scène. Celle-ci représente, tout au long de l’action, sans changement de décor, le salon oblong des Vuillard situé dans la maison familiale d’Abel et Junon. Elle est fermée des deux côtés latéraux par de grandes baies vitrées à carreaux. D’un côté, un vaisselier ancien en bois massif foncé devant lequel est placée une grande table entourée de chaises ; de l’autre côté, un arbre de Noël avec des illuminations brillantes, un piano, une écritoire surmontée d’étagères avec des photos de famille, une bibliothèque en bois et une chaise balancelle en fer blanc ; au milieu, deux lits bas, l’un flanqué d’une lampe, l’autre d’un placard ouvert contenant une radio ancienne et une platine vinyle. Cette installation immuable des décors — autrement dit, cette unité de lieu — confère d’emblée à la transformation d’Un conte de Noël en pièce de théâtre les bases solides qui favorisent le déploiement d’une action purement dramatique. Les décors et les costumes des personnages, tous datés, situent, d’autre part, l’action bien avant les années deux mille à un endroit peu précis en France. Que ce soit Roubaix, on ne l’apprend qu’accessoirement à partir des propos des personnages. Julie Deliquet ne cherche donc pas de couleur locale : elle va droit au cœur du drame familial tout en s’appuyant sur une scénographie à la fois symbolique et fonctionnelle.

      Ce qui réunit la famille dispersée en plus des fêtes de Noël, c’est la maladie de Junon : le cancer de la moelle osseuse et la recherche d’une greffe compatible parmi les membres de la famille, enfants et petits-enfants. Or, le retour imprévu d’Henri, fils prodigue disparu depuis six ans à l’instigation de sa propre sœur Elisabeth, met le feu aux poudres tout en conduisant à des règlements de compte ou à des révélations qui affectent toute la famille. L’action dramatique se noue principalement autour de cette figure excentrique qui suscitent des sentiments opposés : la haine d’Elizabeth (et de la mère ?), ainsi que l’amour du père et du frère Ivan, ou même l’indifférence d’autres membres de la famille. Henri est d’autant plus un personnage clé que son sang, avec celui de Paul, fils schizophrène d’Elizabeth, est compatible avec celui de Junon pour la greffe. Elizabeth qui le déteste voudra à tout prix obtenir qu’Henri soit éliminé au profit de son propre fils. L’arrivée enthousiaste dans la maison familiale ne fait ainsi que poser le cadre d’un drame grotesque qui va progressivement se déployer. Cet enthousiasme paraît tout de même surjoué à travers des embrassades et des tapotements excessifs, notamment dans le cas d’Ivan et de Simon, neveu de Junon. Mais le spectateur comprend par la suite qu’une telle posture relève des personnalités problématiques des deux hommes fragiles qui rajoutent du sel au drame familial notamment à travers Sylvia, femme du premier mais aimée des deux.

      Le drame qui se joue chez les Vuillard ne fait pour autant que montrer divers conflits interpersonnels sans les résoudre de manière définitive : à la fin, chacun reviendra à son quotidien dans la bonne humeur comme si de rien n’était. Ce retour étrange à l’ordinaire après un Noël déchirant interpelle le spectateur qui s’attendait à une leçon ou à un message. Le spectacle semble pourtant lui tendre le miroir dans lequel se reflètent ses propres fantasmes et ce, d’autant plus qu’un rire grinçant et un humour parfois noir se mêlent à l’émotion provoquée par des situations pathétiques. Le ton est donné dès le début de l’action lorsque Junon rentre de l’hôpital et plaisante sur sa maladie mortelle avant de pleurer dans les bras d’Abel. Ni le rire ni l’émotion ne s’imposent durablement sur scène, ils alternent constamment tout en se mélangeant parfois de manière ambiguë. Les excès d’Henri favorisés par l’alcool, notamment, ne manquent d’amuser autant certains personnages que les spectateurs. Mais ce ne sont que des parades qui cachent la plupart du temps des personnages déséquilibrés qui ont du mal à trouver une place au sein de la famille. Henri appelle Junon « la femme de son père », ne se gênant pas de lui manifester son amertume, de lui dire sa haine, mais il est en même temps prêt à lui donner sa moelle dont elle-même semble avoir peur. On est ainsi constamment balloté entre le rire et l’émotion grâce à une variété remarquable des personnages créés par des comédiens attentifs aux personnalités qu’ils incarnent.

      Comme c’était déjà le cas dans Fanny et Alexandre dont la première partie se déroulait au théâtre, Un conte de Noël est lui aussi doué d’une dimension méta-théâtrale. Junon et Elizabeth brisent à deux reprises le quatrième mur en s’adressant aux spectateurs pour leur donner leur point de vue sur la famille. Elizabeth est en outre une metteuse en scène qui remporte un grand succès à Londres, alors que sa nièce Esther fait des études théâtrales. La famille peut ainsi se lancer, sous la baguette d’Esther, dans la répétition du Titus Andronicus de Shakespeare. Tous les Vuillard revêtent d’un costume de théâtre à la romaine pour jouer la scène sanglante du banquet à la place du repas de Noël dans la pénombre féerique amenée par l’éclairage aux bougies disposées sur la table. Ils commettent une série de meurtres déclenchée par celui de Lavinia violée, tuée par son propre père Titus. Tout effrayés, ils s’arrêtent cependant au moment où Paul/Lucius brandit symboliquement un couteau dans la mesure où cet enfant schizophrène l’avait précédemment dressé contre sa propre mère, Elizabeth. Cette mise en abyme singulière révèle spectaculairement les fantasmes refoulés des Vuillard qui finissent par remercier Esther pour la mise en scène du banquet sanguinaire.

       La création réussie d’Un conte de Noël est soutenue par l’excellent jeu de tous les comédiens. Les limites qu’elle franchit à travers un fond d’humour débridé fascinent le spectateur tout en interrogeant ses propres rapports familiaux tant soit peu refoulés derrière les masques sociaux.