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TNP (Villeurbanne) : Hippolyte de Garnier

      Hippolyte (1573) est une tragédie de Robert Garnier (1545-1590), mise en scène au TNP (Villeurbanne) par Christian Schiaretti.

« Ce n’est plus vous, mon cœur, ce n’est plus Hippolyte :
Las ! avecques sa vie est sa beauté destruite. »

      La pièce de Robert Garnier (1545-1590) est depuis longtemps tombée dans l’oubli, et si on la redécouvre aujourd’hui au TNP, c’est sans doute parce qu’elle se trouve inscrite au programme de l’agrégation 2020 de Lettres Modernes et Classiques. Elle raconte l’histoire mythique reprise maintes fois par de nombreux dramaturges depuis l’Antiquité : l’amour de Phèdre pour son beau-fils Hippolyte, amour considéré comme incestueux depuis Sénèque. Salué par ses contemporains, Garnier s’empare de ce sujet pour relever le théâtre français selon le programme de la Pléiade défini dans la Défense et Illustration de la langue françoyse de Du Bellay (1549). Il s’agit d’un texte composé au moment de l’éclosion du théâtre tragique français qui ne connut pas un grand succès auprès du public, séduit davantage par les intrigues amoureuses et romanesques propres à la tragi-comédie.

      Le metteur en scène qui aspire à monter une tragédie du XVIe siècle est nécessairement confronté à un faisceau de choix dramaturgiques qui se posent chaque fois que l’on crée une pièce ancienne, dans la mesure où celle-ci est désormais destinée au spectateur du XXIe siècle dont les attentes ont considérablement évolué depuis lors. Il serait vain de chercher à s’en sortir avec une soi-disant « reconstruction historique » : d’une part, peu jouée à son époque, Hippolyte ne bénéficia d’aucune création « officielle » à la Comédie-Française comme ce fut le cas des tragédies créées dans le dernier quart du XVIIe et durant tout le XVIIIe siècle et, d’autre part, on ne dispose que de peu d’informations sur les représentations théâtrales tant sur le plan matériel qu’au niveau du jeu et de la déclamation ; l’on sait sûrement que la dramaturgie d’époque était fondée sur la recherche de l’effet. Les choix à faire sont donc complexes, allant au-delà d’une impossible modernisation de la langue à cause de l’alexandrin qui nécessite le respect scrupuleux du mètre : même si les comédiens vont appliquer au texte la prononciation actuelle, il reste tout le vocabulaire et la syntaxe qui peuvent déstabiliser le spectateur peu au fait de l’état de la langue du XVIe siècle. Christian Schiaretti, quant à lui, fait néanmoins des choix dramaturgiques qui doivent laisser perplexe tout type de spectateurs.

      Le plateau reste dégagé tout au long de l’action, ce qui permet de mettre en valeur le texte dans sa beauté, tant soit peu crue, ainsi que le jeu ― en l’occurrence, décevant ― des comédiens. À la suite d’un énorme coup de tonnerre s’ouvre, au sol, un trou conséquent, légèrement décentré vers le côté gauche de la scène : c’est par-là que monte Égée sorti du Royaume des morts pour évoquer des malheurs qui vont accabler les héros, pour réprimander Thésée et pour mettre en garde Hippolyte. Habillé d’un costume étrange représentant les muscles d’un homme aux yeux démesurés qui sortent du crâne, Égée s’acquitte plutôt bien de son numéro, réussissant à instaurer une ambiance d’horreur, mais qui est neutralisée par la suite. Hippolyte ne fait en effet penser à rien de moins qu’un Scaramouche à venir au siècle suivant, et plus on avance dans l’action, plus on s’attend à ce qu’il sorte la future tirade du nez de Cyrano. La situation la plus embarrassante dans ce mélange improbable de registres ressort sans doute au moment où Hippolyte enlève sa chemise et crache sur ses bottes pour les faire briller : et si la plus drôle n’est pas cette scène impensable, on conviendra que c’est celle où il fait l’éloge de la vie retirée dans la nature et où ses serviteurs l’habillent de magnifiques vêtements à la mode au XVIe siècle ou, le cas échéant, celle où il se met à courir comme un forcené après avoir subi l’aveu scandaleux de Phèdre. On ne reconnaît ainsi, dans le jeu du comédien qui incarne le personnage d’Hippolyte, rien du jeune homme orgueilleux, fort de sa haine des femmes et de la société. Phèdre, quant à elle, est une excellente complice de cet Hippolyte manqué : elle montre par son jeu forcé et peu naturel qu’elle est capable de jouer tout type de rôles, sauf que ses parades ne se produisent pas au bon moment et qu’elles créent un personnage très hétérogène : quand la comédienne ne hurle pas les malheurs de Phèdre tout en rendant certains sons agressifs et désagréables, elle donne l’impression qu’elle veut lui prêter l’air d’une adolescente gâtée. Le moment le plus drôle dans le jeu tragique de Phèdre est peut-être celui où ses convulsions sensuelles doivent persuader le chœur du fait qu’Hippolyte voulait la violer. Ce célèbre duo parmi les personnages tragiques est enfin secondé par la Nourrice qui, de son entrée en scène jusqu’à sa disparition après l’accusation d’Hippolyte par Phèdre, persiste à conserver le registre comique aussi bien dans ses gestes que dans ses intonations, annonçant peut-être d’ores et déjà une future Madame de Pernelle. Pour retrouver la tragédie qu’on croyait aller voir en s’installant dans de confortables sièges rouges, on doit attendre le retour de Thésée du Royaume des morts (IVe acte) : si celui-ci parvient à rehausser cette mise en scène hybride par un jeu plus cohérent et plus approprié, il se voit obligé de prononcer sa dernière tirade aux pieds des spectateurs assis au premier rang sous une lumière violente qui doit sans doute suggérer un moment de lucidité survenu après le troisième aveu de Phèdre, ce qui contraste fâcheusement avec le reste de l’action plongée dans la pénombre.

      Cette rare mise en scène d’Hippolyte de Garnier paraît ainsi avoir pour but de vouloir brouiller tous les codes du registre tragique et de redonner au public un Hippolyte relooké d’une fraîcheur comique : les spectateurs moins rigides et moins empêtrés de conventions ne se gêneront pas pour rire et rentreront chez eux avec le sentiment de ne pas s’être ennuyés.